21 mars 2012

John Carter



Il était une fois un petit garçon pas comme les autres, un petit garçon qui ne voyait pas l'intérêt que pouvaient trouver ses camarades à taper toute la journée dans un ballon avec leurs pieds ou à se cogner les uns les autres pour impressionner des filles qui faisaient mine de s'en moquer. À la place, celui-ci préférait s'évader dans ses pensées, rêvant de mondes mystérieux et étrangers, de monstres gigantesques à terrasser et de belles princesses à délivrer. En classe, il passait alors son temps à dessiner tout ce qu'il pouvait imaginer et à reproduire ce qu'il avait parfois vu à la télé, comme les personnages de ses dessins-animés préférés et les créatures effrayantes de ces films que ses parents lui interdisaient de regarder. Mais en grandissant, le petit garçon arrêta progressivement ses escapades en dehors de la réalité et gribouilla de moins en moins dans les coins de ses cahiers, ses esquisses ne devenant plus que les furtifs reflets d'images tremblantes aux contours à présent effacés, les dernières cendres froides d'un univers presque entièrement calciné. Jusqu'au jour où le petit garçon s'en fut définitivement allé, laissant sa place à un homme n'ayant plus vraiment le temps de rêver. Mais cet homme n'a pas pour autant tout oublié, et si certains de ses semblables sont aujourd'hui profondément et irrévocablement blasés, il conserve de son côté une part de l'enfant qu'il était, telle une mince flamme ne demandant qu'à être ravivée...

"Oh, c'est quoi cette intro pourrie ? Tu parles de mon film ou quoi ?"

C'est alors que John Carter est arrivé ! Soufflant à pleins poumons sur un brasier encore ardent, balayant d'un vent violent la fumée noire qui enveloppait insidieusement son cœur asphyxié, le film d'Andrew Stanton (réalisateur de WALL-E et scénariste des Toy Story, entre autres choses) a subitement ranimé l'âme d'enfant qui sommeillait dans le regard de cet homme égaré. Les mondes mystérieux, les monstres gigantesques et les belles princesses de ses rêves d'autrefois étaient à nouveau là, dansant devant ses yeux émerveillés dans un balai parfaitement orchestré. Des vaisseaux "naviguant sur la lumière", des tribus extraterrestres aux mœurs guerrières, des bêtes féroces et étonnantes, un conflit ancestral entre "hommes rouges" sur le point de s'achever dans une mare de sang bleu, une technologie secrète impressionnante, une déesse sacrée et ses énigmatiques messagers, mais aussi et surtout un amour pur dont la recherche et la sauvegarde nous apparaissent comme les seules causes qui méritent d'exister : bienvenue sur Mars ! Ou devrais-je plutôt dire : bienvenue sur "Barsoom" !

"Yo, mec ! T'as pas une clope ?"

Adapté d'un roman d’Edgar Rice Burroughs (la papa de Tarzan), Une princesse de Mars, premier tome du Cycle de Mars, œuvre fondamentale de la littérature de science-fiction, John Carter est un vrai film classique, dans tous les sens du terme. Passant derrière des métrages ayant fortement été influencés par son matériau d'origine (la saga Star Wars en tête), l'excursion du capitaine John Carter sur la Planète Rouge peut ainsi paradoxalement, pour les spectateurs non-avertis, sembler recycler après coup des éléments depuis maintes fois vus et revus dans le genre pourtant trop rare du space opera. Mais il serait mentir de dire que ce manque d'originalité (forcé par l'inévitable écoulement du temps) porte un grand préjudice à cette nouvelle/ancienne épopée, la dénuant de la sorte de tout intérêt, comme trop de critiques auraient tendance à rapidement en juger. Car si l'amalgame entre "classique" et "convenu" est devenu un consensus stupidement approuvé par une majeure partie de la presse spécialisée (parfois plus encline à s'auto-congratuler sur sa "branchitude" auto-proclamée qu'à essayer de voir et d'aimer les films pour ce qu'ils sont vraiment), tout spectateur honnête et portant un regard aussi ouvert qu'avisé sur l'histoire qui lui est ici présentée ne pourra alors légitimement lui reprocher son indéniable classicisme, dont elle fait preuve avec une profonde humilité. Quant à ceux qui auraient gardé ne serait-ce qu'un bout d'orteil en enfance, comme notre petit garçon en introduction, ils n’excuseront pas seulement avec une profonde clémence le caractère classique de ce long-métrage, mais iront jusqu'à apprécier celui-ci à sa juste valeur, se satisfaisant pleinement de sa présence rassurante, tels des bras forts et tendres encerclant amoureusement un film au charme par là même aussi daté qu'actuel, c'est-à-dire intemporel.

"Quoi, t'aimes pas ma tronche ?! Tu sais ce qu'il te dit le "classique" ?!"

S'il est vrai que le manque d'originalité est souvent l'apanage de pratiques peu scrupuleuses visant une simple économie de moyens et/ou méprisant ouvertement les spectateurs selon le principe ordurier du (excusez mes mots) "donnons-leur la merde qu'ils ont envie de bouffer", il serait néanmoins hasardeux de transformer cette tendance en principe absolu et de jeter aveuglément toutes formes de classicisme dans le même panier. Il est bien heureusement des œuvres d'inspiration classique dont l'intention est, au contraire, on ne peut plus honorable : faire respectueusement référence à des pièces maîtresses antérieures (les premiers et véritables "classiques", dont les romans de Burroughs font indéniablement partie), en partageant la vision positive et juste que ce qui est passé n'est pas forcément dépassé pour autant. Et avec sa réalisation aussi académique que dynamique, sa passion évidente pour une science-fiction de qualité (que son dernier long-métrage d'animation aux studios Pixar prouvait déjà avec virtuosité) et sa déférence envers une histoire qu'il se préserve de dénaturer, Andrew Stanton est clairement dans une démarche résultant de cette deuxième catégorie. Ici, la conventionnalité de la mise en images et du déroulement du récit ne sont définitivement pas les conséquences d'un manque d'investissement ou de prise de risque de la part du réalisateur, mais bien le résultat direct de sa profonde estime pour l’œuvre d'origine, dont l'aspect classique n'avait aucun intérêt à être atténué (auquel cas, pourquoi d'ailleurs l'adapter ?) et se devait au contraire d'être ouvertement assumé, voire glorifié. 

"Bon, comme t'es un peu lent, j'ai fait un dessin. Tu piges maintenant ?"

En exemple concret de cette considération permanente pour l’œuvre d'origine, et donc de tout un genre littéraire et cinématographique (si ce n'est de toute une époque), on peut citer cette courte réplique de Carter, lorsque celui-ci apprend que du sang royal coule dans les veines de la belle Dejah Thoris (qu'il a précédemment sauvée in extremis dans une scène d'action à l’héroïsme grandiose) : "Une princesse de Mars, voyez-vous ça ?", lance-t-il d'un ton mêlant à la fois un sincère ravissement et un détachement complice avec son audience invisible, de l'autre côté de l'écran. Oui, une superbe princesse martienne ! Cela peut sembler quelque peu ridicule pour notre époque désabusée, nous poussant ainsi malgré nous à esquisser un léger rictus à moitié contrôlé, mais c'est aussi une image totalement fantastique et merveilleuse, nous renvoyant à tous ces rêves que nous faisions naïvement étant enfants (enfin, pour les garçons, les filles devaient sûrement quant à elles rêver de princes vénusiens). Et après deux heures et vingt minutes d'aventure passionnante et époustouflante, nos coins de lèvres parfois précédemment relevés se transformeront alors en une unique bouche ronde d'ébahissement, ne laissant plus aucune place à un quelconque cynisme et finissant une bonne fois pour toute de nous emporter dans ce fabuleux rêve éveillé, sous le soleil brûlant et aveuglant d'une planète Mars aux allures de joyeuse cour de récréation.

"Salut, poupée... T'as du feu ?"

Ayant déjà écrit trop de lignes pour un simple article de blog que personne ne lit de toute manière, je passerai rapidement sur le jeu des acteurs toujours simple et juste (la classe américaine, limite bad boy, de Taylor Kitsch/John Carter) et parfois même étonnamment poignant (la confrontation entre Dejah Thoris [envoûtante Lynn Collins] et son père), sur la musique de Michael Giacchino aussi dépaysante que magistrale (le thème aux sonorités orientales de Carter, magnifiquement repris dans un final puissant) ou sur les nombreuses scènes d'action jouissives et épiques qui ponctuent le film dans un rythme effréné et osent montrer bien plus qu'on aurait pu l'espérer d'une production Disney (on a même droit à une décapitation !)... Mais je tiens seulement, une dernière fois, m'opposer à deux points que j'ai pu trouver dans plusieurs articles soi-disant professionnels et ayant autant de fondement qu'un "c'est pas vrai" d'écolier criant la morve au nez. Premier point : la comparaison récurrente avec le Avatar de James Cameron est, une fois le film d'Andrew Stanton bel et bien vu (mais je soupçonne quelques journalistes de ne pas aller jusque là), aussi judicieuse que celle opposant deux comédies romantiques prises au hasard parmi les tonnes de comédies romantiques engendrées par le cinéma depuis des dizaines d'années. En effet, tout ce qui lie les deux films n'est rien d'autre qu'une base commune définissant le genre même du space opera. Sur certains points, les deux épopées divergent même complètement, comme sur leurs différentes présentations de peuples extraterrestres primitifs : humanoïdes proches de la nature et à moitié bouddhistes pour l'un, gros insectes barbares à moitié ariens pour l'autre. Deuxième point : le reproche de certains à l'égard d'un éventuel manque de profondeur des personnages ne met réellement en évidence que leur propre manque de travail ou de subtilité dans leur approche générale du cinéma de genre. La présentation d'archétypes auxquels on peut facilement s'identifier étant le propre du conte classique dans toute sa grandeur, seule une caractérisation légèrement marquée est nécessaire et suffisante pour donner assez de corps aux personnages sans pour autant leur ôter leur pouvoir de modèles universels, figures quasi-mythologiques et absolues. En ce sens, le personnage de John Carter, souvent pris pour cible de ces quolibets, nous offre le maximum autorisé dans le contexte qui lui est ainsi attribué. Pour lui donner plus d'épaisseur, il faudrait peut-être en faire un ancien tueur en série travaillant dans la police ? Ou un docteur toxicomane aussi génial que socialement insupportable ? De bonnes idées de séries télé actuelles qu'il serait néanmoins un non-sens d'appliquer à une certaine forme de cinéma classique qui, je l'ai déjà mentionné, en perdrait alors autant son attrait que son identité.

"Help ! Les critiques veulent me bouffer !"

Pour résumer : il faut prendre chaque film pour ce qu'il est. Et en tant que film de science-fiction classique, tant dans le fond que dans la forme, faisant la part belle au divertissement et à la célébration des émotions les plus nobles (aussi niaises puissent-elles paraître à certains esprits trop "branchés"), John Carter est rien de moins qu'une sacrée réussite, si ce n'est la perfection même pour les enfants en mal d'aventure que nous resterons à jamais ! Véritable bouffée d'air frais dont une seule respiration suffit à nous rappeler toute une foule d'heureux événements passés, telle l'odeur du "gâteau de maman" fraîchement préparé, John Carter est tout simplement l'une des plus délicieuses madeleines de Proust qu'il m'ait été donné l'occasion de dévorer : IT'S A KICK-ASS MOVIE, BABY !

"Faut que tu mates ça, mec, ça déchire !"

Titre original : John Carter
Réalisé par : Andrew Stanton
Date de sortie française : 7 mars 2012











5 commentaires:

  1. Great review man ! Just Can't wait for the blu-ray to see this ! Purée mais d'où je cause anglais ? Tout ce que j'ai vu de ce film (sauf les trailers immondes qui ont pas aidé à le vendre) m'inspire le plus grand bien : Stanton, quoi, le mec de Wall-E ! Ca peut que déchirer ce truc ! Quant à la comparaison avec Cameron... Bah euh justement Cameron a été influencé par ce bouquin, comme Papa Lucas d'ailleurs ! Sinon, faut que tu mates le trailer UK de Prometheus (surtout pas le ricain, il est tout naze) qui a l'air de déchirer l'océan (oui). Encore un kick-ass movie pour ton blog, sûr :D
    Continue tes articles, c'est cool à lire ^^

    Bobo

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  2. Entièrement d'accord avec Tars Tarkas: "Faut mater ça, ça déchire!" (tiens, je n'avais pas noté cette réplique quand j'ai vu le film, mais elle n'en est pas moins pertinente). Triste ironie du sort: on dirait bien que c'est précisément ce qui est, pour nous, la principale qualité du film - sa fidélité à l'esprit de Burroughs - qui a plombé sa réception par le public américain, auprès duquel Burroughs est sans doute moins populaire de nos jours que Stephenie Meyer...

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  3. (apparemment mon précédent commentaire est pas passé donc je retente)

    Juste pour dire que je sais pas comment s'est demmerdé Disney en claquant 100 millions $ dans la promo du film car perso, malgré avoir été pas mal au ciné en ce début d'année j'en avais jamais entendu parler avant de tomber par hasard sur une critique sur le net ...

    Je pense aussi que le film manquait de noms un minimum fédérateurs, autant au niveau du réalisateur (malgré son parcours, Stanton reste inconnu du grand public) que des acteurs.

    Bref, va falloir que je vois ça un de ces jours, ton article a bien joué son rôle. :p


    Sinon c'est marrant parce que pour moi Taylor Kitsch ça restera avant tout Tim Riggins, le lycéen de Friday Night Lights qui arrive souvent à moitié torché aux entraînements de foot US. :D

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  4. Vins : La promo a effectivement été complètement bâclée et surtout très mal ciblée, pour un film avec un tel potentiel, c'est une honte... De mon côté, j'ai découvert Taylor Kitsch avec ce film, et ça me donne bien envie de voir Friday Nights Lights maintenant :)

    Sinon, je suis ravi que mon pavé t’aies motivé à voir John Carter à l'occasion, il le mérite ! (le film, pas mon article)

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